Comment j’ai hacké l’histoire de mes ancêtres

Je suis donc partie de pas grand chose. Disons, le nom de mes parents et de mes grands-parents, ce qui est déjà un début.

Ensuite, je me suis intéressée à ce qui est considéré comme un hobby pour retraités : les sites de généalogie. Geneanet, Filae, MyHeritage, FamilySearch et j'en passe. J'ai d'abord opté pour Filae sur les conseils de Peggy car l'interface était la moins moche et la plus intuitive. Mais il me fallait tout construire, brique après brique, maillon après maillon, branche après branche.



Katie Scott - Tree of life


Tetris généalogique


Cet exercice est une vraie mise en abyme. Partir de soi et monter de génération en génération comme les couches d'une interminable pièce montée est un exercice curieux qui demande une patience infinie. Mais on se prend au jeu. On démarre la construction d'un fragile édifice numérique où l'on commence petit, avec quelques personnages. Les bases de données font ressortir de nombreux anonymes et homonymes comme autant de fausses pistes. Mais avec un peu de persévérance, on finit par trouver la trace des ancêtres recherchés.


Date de naissance, de mariage, naissance des enfants et acte de décès lèvent le voile.

Je renoue avec les dates clefs de mes grands-parents et relève que l'une s'est mariée jeune (Nicole, 19 ans) et l'autre a eu ses trois enfants pendant la guerre alors que son mari a été prisonnier a plusieurs reprises en Allemagne (Yvonne).

Des images surgissent. À mon tour femme et mère de famille, je me projette différemment dans leur ligne de vie. Et j'entraperçois leurs failles.


Laisser couler les rivières


L'été 2020, une amie m'envoie un lien vers un podcast où une femme, Mai Hua, parle du documentaire qu'elle vient d'achever. Le film s'appelle Les Rivières et couvre six années de sa vie à filmer quatre générations de femmes de sa famille : sa grand-mère, sa mère, elle-même et sa fille. La scène d'ouverture du film où la réalisatrice dessine avec élégance à la plume son génogramme (à l'époque je ne connais pas encore ce mot) me trouble. Que veulent dire ces symboles étranges ?

Tout tourne autour de ces personnages féminins hauts en couleurs, liées par le sang, par les larmes et par quelque chose de plus impalpable. Des secrets de famille, des blessures anciennes, des non-dits planent, tourbillonnent et alourdissent l'atmosphère, même lors de vacances au soleil. C'est l'histoire d'un dialogue enfin renoué, d'une renaissance inattendue qui illumine toute la lignée.





Le film vient ajouter une deuxième brique dans ma recherche d'oisillon tombé du nid. Il y a des gens comme moi, qui cherche des réponses, qui veulent s'alléger, qui décident de choisir ce qu'ils veulent transmettre ou pas.


Ouvrir sa voix


Quelques mois plus tard, moi qui me suis déconnectée des réseaux sociaux, je jette un œil sur Instagram et vois que cette même Mai Hua lance un cercle de parole et de réflexion pour un petit groupe de personnes qui souhaiteraient travailler sur leurs mémoires familiales, leurs blocages, leurs héritages inconscients. J'y vois l'occasion parfaite de plonger cette fois dans le grand bain mais de ne pas nager toute seule. Un peu comme si je rencontrais une équipe de natation synchronisée qui me donnerait le courage de partir en apnée ouvrir des malles de souvenirs enfouies depuis des millénaires dix pieds sous terre.

Mon doigt clique sur le bouton "s'inscrire" et un vertige s'empare de moi. Que vais-je bien pouvoir raconter ? Comment mettre des mots sur ma quête ? Comment la justifier ? Vais-je pouvoir parler de sujets fondamentalement intimes à des inconnus ? Car oui ce n'est pas tout de vouloir se mettre toute nue. Encore faut-il pouvoir trouver la fermeture éclair.



Katie Scott - Mycorrhizal Networks


Trop tard, je ne peux plus faire machine arrière. Le premier cercle arrive et chacune doit se présenter. On doit d'abord donner le nom de nos parents, grands-parents et arrières grands-parents. Mon cœur s'emballe, je butte sur les prénoms, les confonds, me trompe.

Le rouge aux joues, je tente de parler de ce qui m'amène là, à masquer mes mains moites, à me trouver une place au milieu des visages que je vois apparaître sur Zoom.


La prochaine étape, ce sera les constellations familiales. Un outil thérapeutique utilisé en psychogénéologie et transgénérationnel pour dénouer des conflits grâce à des jeux de rôle. Tout un programme.


Debout devant ses ancêtres


Nous sommes douze dans le groupe. Donc douze constellations. Douze heures. Douze histoires qui se superposent, qui parfois se répondent, qui font couleur des larmes et font se briser les voix. Margarete, notre "constellatrice", a travaillé de nombreuses années avec Bert Hellinger, créateur des constellations familiales. Autant dire qu'elle en connaît un rayon. Elle nous parle simplement, sans empathie exagérée ni pathos, pars dans certaines directions, pansent les plaies des unes (oui j'ai oublié de préciser que nous ne sommes que des femmes à avoir tenté l'aventure), en frustrent certaines qui attendaient tant de leur séance. La veille de mon passage, je passe une nuit terrible. Insomnie, sueurs froides, cauchemars.

Le lendemain, je demande à passer en première, pour vider mon sac et ne pas attendre fébrilement mon tour. Je convoque rapidement la figure de mon père. Ce grands absent depuis plus de vingt ans, qui a consumé son cœur et ses poumons à grands renforts de liquides et de fumée toxique. Sa disparition semble irréelle car à force de ne jamais évoquer son souvenir, je me demande si il a bien existé. Je me demande aussi si ses addictions avaient quelque chose de l'ordre de l'auto-destructeur. Quel était son rôle dans cette lente agonie, faisant hara-kiri à sa santé en permanence, abusant de substances en vente libre qui avaient l'effet sans doute d'anesthésier ses souffrances et ses angoisses ?

Qui était son père, fantôme de ma généalogie que je n'ai pas connu et dont personne ne veut me parler ? Ce père avec qui il était si fâché qu'il l'avait un jour giflé.


La thérapeute apaise ma colère et mon désarroi. Me renvoie à mon état de petit enfant impuissant. La voie semble être l'acceptation, même de l'inacceptable. Elle me rend ma place dans ma famille, celle de la fille, celle de la sœur. Et non celle de la fille qui veut prendre sur ses épaules toutes les douleurs. Elle m'enjoint à une position humble. Ils ont fait ce qu'ils ont pu. Tu as fait ce que tu as pu. Rideau.

Il va me falloir digérer tout ça.